top of page

Partie 2: Réfuter l’assertion d’une culpabilité commune hypocrite et contrefaite

  • 27 juin 2020
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 juil. 2020


Souvent, les périodes suivant les grandes commotions sociales, les guerres et les crises sont marquées de profonde remise en question, dans une dimension plus littéraire et philosophique mais aussi sociétale. Après le tremblement de terre, l’haïtien voulait des réponses, posait des questions à la religion vue que la littérature et la philosophie lui étaient inaccessibles. Et quand ses hématomes sociaux s’exacerbaient, il rebondissait avec les points d’interrogation non élucidés sur ses 30 dernières années de crises. Cette partie de notre histoire n’a-telle pas été la plus vallonée que nous ayons connu ? Je laisserai le soin à un historien ou un sociologue de répondre, mais la question s’avère légitime et plausible. Les réflexions sur les conditions métaphysiques surdéterminant et conditionnant l’existence prolifèrent. Robert Gorham Davis[1], sur les tendances littéraires à naitre en France après la 2e guerre mondiale écrivait que l’une de ces tendances sera traduite par : « cette littérature sombrement philosophique et religieuse se préoccupant (…) du mal naturel et du sentiment de la culpabilité commune ».

Tous nos maux se sont accumulés et ont constitué cette forme d’ulcère sociétale. L’haïtien rongé par ses malheurs, hanté par ses choix et cette peur de devoir assumer sa réalité s’impose une grande souffrance, une souffrance collective. Sa souffrance nait de sa peur, du devoir, au gré de son histoire d’appréhender les souffrances collectives et sanctionner les abuseurs. Alors, il construit et épouse cette échappatoire : un sentiment de culpabilité commune et ne l’érige pas comme un pèlerinage, ou comme un processus rédempteur mais comme l’argument de son effacement, le justificateur de sa fuite.

Nous subissons certes nos retards, nous avons entamé cette course pour le bien-être trainant notre passé d’esclave, les blessures coloniales, la dette de l’indépendance, l’assistanat orchestré par l’aide étrangère et aujourd’hui le racisme antinoir comme des sacs de plomb aux pieds. L’haïtien, aujourd’hui plus que jamais est coincé dans un paradoxe historique. Tardant à s’élever à la hauteur de son glorieux passé, il se voit peut-être trop petit pour hériter d’une si grande histoire. Il lui incombe de dessiner son parcours. Mais pas en succombant à la culpabilité d’être né sur cette terre ou d’avoir contribué à sa déchéance. Nous avons vécu des moments macabres et étions face à des choix décisifs et difficiles à faire. Nous avons cette habitude peu efficiente mais cohérente de tout miser sur l’Etat. En vrai, nos démarches politiques : nos revendications, nos protestations résonnent comme le cri d’un besoin, le besoin d’un Etat fort qui veille à la mise en œuvre des priorités. D’un Etat qui nous écoutent et répond, mais surtout qui s’intéresse à nos desiderata.

La jeunesse actuelle doit certes s’activer pour redéfinir son approche de cet Etat, comprendre la teneur de son devoir de civisme, aussi faire son devoir de mémoire mais pas sous le poids d’une quelconque culpabilité. Le sentiment d’une culpabilité commune n’a pas érigé le Rwanda en un modèle économique 19 ans après le Génocide des Tutsis. Ce pays s’est refait en ayant conscience de son déclin et en entamant les grands chantiers qui se sont imposés au tournant. La jeunesse rwandaise s’est voulu être le pilier des grandes réformes attractives germant ces performances économiques.

Aujourd’hui, en Haïti les remises en question s’avèrent encore plus importantes car, nous avons tout un pays à refaire. Les problèmes et soucis sont nombreux mais tellement de jeunes qui aimeraient contribuer à les résoudre. Il faut d’abord et surtout converger nos ressources vers un sentiment de responsabilité partagée quant au devenir de ce bout de terre. Nous subissons tous le mal de la nation, mais nous n’avons pas tous trahi le mémoire de nos pères, nous ne sommes pas tous corrompus, nous ne sommes pas tous des vendus pavanant de cabinets en cabinets pour des maigres sous. Travaillons à ériger un Etat fort et une justice fiable qui, par ses procédés saura distinguer les coupables car « NOU TOUT PA KOUPAB ».

De plus, « NOU TOUT KOUPAB » est une assertion inclusive, donc une seule exception prouvant son incohérence peut totalement la réfuter. Permettez que j’élabore une défense en appelant à la barre ma génération, celle de 1990.

Nous, de cette génération, sommes nées dans cette période fatidique de notre histoire où nos ainés faisaient le choix de la démocratie comme vecteur politique définissant une nouvelle version de notre Etat-Nation. Nos ainés, assumant leur devoir civique, ont ainsi manifesté la volonté de vivre ensemble, en se dotant de ce garant de leurs droits -l’État Démocratique- que nous connaissons depuis. Il s’avère élémentaire, dans une dimension d'ordre juridique, politique et administrative que cette génération depuis sa naissance constate et subit même l'exercice des droits de ce dit Etat. Il ne serait pas une assertion victimaire de considérer qu’il a décidé entre autres de son avenir et aujourd’hui de son niveau de vie. Mais, cette génération, aussi mauvais que puissent être ses choix individuels ou collectifs, soit dans sa chambre ou au service de cet Etat, nous ne pouvons le faire porter le poids d’échecs remontant à des décennies. Elle n’est pas sans nul doute, exempte de toute reproche, mais elle a demeuré subjuguée à l’autorité de l’Etat. Donc, de cette structure ayant pour attribution de la contrôler et résorber les effets de ses mauvais agissements.

La génération de 1990 n’a connu que la démocratie, un modèle politique, comme tout autre qui s’organise par gestion raisonnée des aller-retours verticaux entre base et sommet[2]. Ce qui atteste et confirme son autorité fort souvent incontestable, incontournable. L’implication de cette génération dans l’élaboration de l’Etat comme structure est à juger, politiquement et surtout administrativement. Mais, une mise à jour des comptes fait constater qu’elle n’a récolté comme vécu qu’un marasme de décisions stériles aggravant son avenir orchestré par une structure qui au lieu de la guider, s’est paré d’un vedettariat politique et s’organise par gestion circulaire horizontale du spectacle, i-e de l’affectif. Mais, pourquoi cette génération ne va pas vers l’Etat, pour le renforcer et l’aider à se redéfinir, dans une démarche d’apport de compétence et/ou d’intégration politique ? Selon une enquête réalisée par le REJES en 2012, la majorité (3/4) des jeunes étudiants haïtiens ne manifestent pas beaucoup d’intérêt pour la politique. Des 25% qui s’y intéressent, seulement 15% participent aux activités d’un parti et 10% ont fait l'expérience de la vie syndicale. Pourtant, cette même étude indique que ces jeunes accordent beaucoup d’importance au social. Environ 55% de ces étudiants participent à un mouvement de jeunes et 48% sont membres d'une association culturelle. D’après, Jean Daniel Sénat, coordonnateur de l’Association haïtienne des étudiants en communication sociale (AHECS), « il y a une certaine volonté pour les jeunes de participer, […] mais ils se heurtent à une certaine gérontocratie ; parce qu’on pense que les jeunes manquent d’expérience, on ne leur fait pas confiance ». Cette volonté de garder l’Administration Publique et l’Etat dans son ensemble sous le règne de la gérontocratie est travestie en méfiance. Mais, Lens Jean François, professeur de psychologie à l’université d’Etat et docteur en psychosociologie, relève un problème structurel. De ce point de vue-là, comment dire aux « pitit sòyèt » dont les sorts sont laissés aux mains d’aléa, sachant peu comment remettre en question, vivant une misère inextinguible depuis la naissance, qu’ils sont coupables, ou pire tout aussi coupables que des dilapideurs toujours au timon des affaires publiques.

Cette génération, s’organisant autant qu’elle a pu, à défaut de pouvoir conquérir l’Etat a du souvent avoir recours qu’à la censure sociale et aux revendications de masses. L’Etat ne l’écoute pas, ne l’invite pas aux tables de décisions, ne valorise pas ses compétences. Est-elle coupable de tout ça ?

La situation est plus chaotique que jamais. L’Ideal d’un réveil collectif demeure urgent, cependant il est osé et incohérent de chercher à faire porter le fardeau à tous. Il est nécessaire de comprendre que biens des abus, de virages politiques définissant notre réalité sont des actes individuels. Cet accablement de sentiment de culpabilité intenté contre tous, la collectivité est lâche. Déjà qu’il est difficile à cette dernière de vouloir transformer ce qu’elle ingurgite de malcommode ; elle cherche après tout à comprendre, individuellement en une compréhension collective et raisonnée. Nos déboires présents sont ceux de femmes et d’hommes, gérants de cet Etat, qui doivent assumer personnellement la nécessité de sanctionner et changer, et après ce pas, parallèlement, l’assumer collectivement, bien qu’hypothétique, sera peut-être aisé.

[1] Le sentiment de la culpabilité commune : L'humeur et l'avenir de l'Europe PERCY WINNER and Bernard Steele Esprit Nouvelle série, No. 121 (4) (AVRIL 1946), pp. 541-555 [2] La France en prospectives, Robert Fraisse, Jean-Baptiste de Foucauld, Marc Augé

Nathanaël Delva

Planificateur

Associé-Membre fondateur de Pentagone Consulting Group



Commentaires


Abonnez-vous à deboukante!

+1(857)492-5221

  • twitter
  • facebook
  • instagram

©2023 by Delva Nathanaël

bottom of page